Audier Henri-Edouard

Publié le mardi  22 juillet 2014
Mis à jour le mardi  5 janvier 2016 à 14h23min
par  Boivin Jean
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Henri-Edouard Audier, syndicaliste-chercheur a fait partie de l’équipe de Marcel Fétizon dans les premières années de l’ICSN comme spécialiste de la spectrométrie de masse.

Biographie

Inamovible représentant des personnels au conseil d’administration du CNRS au titre du principal syndicat de chercheurs, Henri-Edouard Audier est une figure du syndicalisme français. Normalien, chimiste, directeur d’un laboratoire à l’Ecole polytechnique, il est aussi un copain d’enfance de Claude Allègre.

« Je suis un fouteur de merde. » D’emblée, Henri Audier éclate de rire. Avec une jubilation à faire croire qu’il existe des syndicalistes heureux qui ressembleraient vaguement à Fernandel.

Après trente-six ans passés au CNRS et autant à militer, Henri qui rit n’a rien perdu de sa force de conviction. A peine le temps d’abandonner à terre sa vieille parka et d’avaler un énième café, et ce militant de toujours poursuit le plaidoyer qu’il a entamé en faveur d’une vraie politique de la recherche... il y a plus d’un quart de siècle. Les mains s’agitent, virevoltent. Pas question d ’« opposer une ligne Maginot » aux projets d’Allègre ; Audier préconise « la guerre de mouvement » face aux nouvelles propositions du ministère : « ß/IIßl faut avancer et débattre , explique-t-il, la force du syndicalisme est d’apporter des éléments de réflexion, d’information. »

La politique de la recherche alimente, selon lui, « tellement de clichés, tellement de conneries ». La dualité recherche-enseignement, le CNRS naphtaline, la coupure entre les chercheurs et l’industrie, le gouffre à fric. Autant de « gargarismes » à la mesure de l’ignorance générale. « En chimie, explique-t-il, 80 % des labos sont sous contrat avec les groupes privés. "

Et Audier de répondre point par point, belle machine à formules : « Le CNRS budgétivore ? Il représente 7 % seulement des dépenses de recherche ; et la moitié de ces crédits sont très finalisés. » Ou encore : « Les Américains ont aussi leurs chercheurs à plein temps et leurs labos publics. » Et enfin : « A trop privilégier les rapports avec l’industrie, on risque un jour de se retrouver à poil . »

A ses yeux, le principal tort de Claude Allègre serait d’avoir escamoté toute consultation réelle. « Réunir un comité interministériel ne suffit pas, il faut obtenir l’adhésion des gens. Le passage en force, c’est du sabotage. » Et d’ajouter : « Allègre garde une vue formelle de la démocratie alors que nous sommes quelques centaines de milliers dans les écoles, les syndicats, les associations et les partis à nous investir dans la vie publique et dont il faut tenir compte. »

Le brassage des idées, la diversité des approches : voilà comment il faut relancer le débat public ou, sur un tout autre plan, favoriser la recherche. On doit, selon lui, multiplier les contacts entre disciplines. Y compris pour les sciences humaines et les sciences exactes. Ou encore entre biologistes, informaticiens et mathématiciens. Militant et chercheur, Henri Audier mêle toujours les deux approches. Au prix de semaines de soixante-dix heures. Et d’une gestion serrée de son emploi du temps qu’il résume ainsi : « Il faut dégager au maximum les soucis secondaires et se concentrer sur un truc central, avant de colmater les brèches qui peuvent apparaître ailleurs. » Témoigne de cette stratégie de la survie la parka qui reste à terre tout le long de l’entretien. Ou encore les innombrables cartes que cet hyperactif sort de la poche extérieure de sa chemise : carte bleue, carte de musée, téléphones de collègues, horaires d’avion, ou quelques billets de cinquante ou cent francs. « Je ne perds pas de temps ainsi à les rechercher dans mon portefeuille. » Les journées sont chargées, même le soir, le téléphone sonne souvent au domicile de ce militant-chercheur. Au bout du fil récemment, Claude Allègre. Le ministre et le syndicaliste sont des amis d’enfance. Leur discussion devait durer une bonne heure. En toute franchise :

« Claude, le problème avec toi, c’est que tu arriverais à foutre en grève les gars en augmentant les salaires. »

« Ah bon, répond le ministre, c’est si grave que ça. »

Leur amitié date de l’école primaire. Durant son enfance à Champigny, le jeune Audier n’était pas un brillant élève. « Zéro pour Audier, ce qui lui fait une moyenne de 0,005 » expliquait l’instituteur. A la fin de l’année, le bulletin est assassin : « élève à placer dans une école d’arriérés mentaux » . Les parents Audier s’inquiètent, consultent de nombreux spécialistes et font la connaissance de la mère de Claude Allègre, directrice d’école dans cette même banlieue, « une femme remarquable » , explique Audier. Claude et Henri deviennent de bons copains : « J’allais le voir jouer au club de basket de Saint-Maur, avec les maillots bleu et jaune de "la Vie au grand air". Bien avant qu’il ne rencontre Jospin... » Et d’ajouter : « on se chamaillait, il avait déjà un caractère difficile je suis beaucoup plus tolérant. »

Ce qui n’est pas tout à fait inexact. Le jugement d’Audier sur la politique actuelle de la recherche est relativement nuancé. « Quand Allègre dit le système est trop lourd, cloisonné, il faut s’ouvrir à l’évaluation européenne, il n’a pas tort. Quand il affirme que le système français a raté le virage des PME à haute technologie, c’est vrai aussi. » Rien n’agace autant Audier que « les gardes rouges » du syndicalisme qui récitent les dogmes, les slogans, les catéchismes : « Certains gauchistes sont des révolutionnaires du statu quo, une expression qu’Allègre m’a piquée. » Et de résumer ainsi son jugement sur le ministre : « Un peu d’Allègre, on dynamise le système, on prend tout, on le dynamite. » Ou encore : « C’est un mec à la pensée nuancée mais à l’expression abrupte. »

Sa recherche systématique de compromis a pu agacer quelquefois certains de ses camarades syndiqués : on l’a vu dénoncer « la vie de dingue menée par les enseignants-chercheurs qui doivent mener de front enseignement, recherche et administration ». Mais on l’a entendu aussi stigmatiser « ces quelques enseignants-chercheurs qui profitent du système et sont plus payés à l’heure que Calvet, l’ancien patron de Peugeot » . « Récemment encore il en a fait trop , explique l’un d’entre eux, mais il s’en est rendu compte. » Reste qu’Audier fait référence dans le monde du syndicalisme. « Il fait fonction d’éminence grise , explique un dirigeant du Syndicat national des chercheurs, même s’il a toujours refusé de prendre des responsabilités hiérarchiques. »

Actuellement Henri le militant éclipse largement Audier le chercheur. « J’ai le grand mammouth sur le dos , explique cet électron libre, il faut sortir de l’impasse . » Et d’ajouter : « D ans quelques semaines, je m’intéresserai à nouveau aux ions qui rencontrent des molécules. » A l’Ecole polytechnique, il dirige depuis de nombreuses années un laboratoire de chimie en phase gazeuse après une vie passée dans les laboratoires publics de Gif, d’Orsay ou de Palaiseau. Il n’a jamais voulu s’éloigner du milieu des chercheurs. « Pour pouvoir représenter les gens, parler en leur nom, les entraîner , explique ce puriste, il fautvivre leur vie, être un des leurs, sinon on récite une leçon. » Auteur ou coauteur de deux cents publications, Audier admet qu’il a toujours cherché à « rester un scientifique honorable » . « Nous étudions tous les raffinements et les ébats des ions et des molécules avant leur première rencontre , explique-t-il amusé, tout cela peut mener soit à une rupture soit à des relations durables . » Autant de recherches fondamentales qui mènent aux applications les plus variées : détermination de la structure des produits, détection de traces de polluants, de la dioxine sur certains transformateurs d’EDF qui ont explosé au taux des conservateurs sur les agrumes.

Le CNRS l’a choisi naguère pour diriger pendant plusieurs années le groupe de recherche transversal qui travaille sur ces questions. En décembre dernier, Audier se rendait encore à Rome pour intervenir dans un colloque international. Entre deux visites à quelques-uns de ces musées de peinture qui représentent son vrai jardin secret - il collectionne des toiles modernes. Invité par des universités américaines comme chercheur, Audier a réussi à donner des conférences sur la peinture russe et soviétique.

Mais jamais pour autant il n’est devenu un notable de la recherche. « Un truc qui me fait horreur , explique-t-il , c’est le culte de la personnalité . » Rien qui ne l’agace autant que ces polytechniciens qu’il croise dans son labo et qui se présentent : « X, promo 58 . » « Leur promotion est plus importante que leur prénom , explique-t-il dans un sourire, ça leur colle à la peau . » Ce chercheur a mis deux ans à accepter une Légion d’honneur que devait lui remettre Hubert Curien, ministre de la Recherche de Michel Rocard et ancien patron du CNRS. Une réception est organisée à l’Ecole polytechnique. « C’était au lendemain des déclaration de Chirac sur les odeurs des immigrés , raconte Audier, j’ai fait un discours très politique contre le racisme et Le Pen, certains polytechniciens ont dû se retourner dans leurs tombes » .

Ce modeste en rajoute parfois. Il est même difficile de lui faire citer ses titres universitaires, sa double formation en physique et en chimie ou encore ses années à l’Ecole normale. « On a peu étudié , explique-t-il, on passait l’essentiel de notre temps à nous battre contre la guerre d’Algérie » . A la sortie de Normale, ils sont quelques-uns à refuser de passer l’agrégation. La science était portée aux nues, pas question de perdre son temps à enseigner dans les lycées. « Il y a trente ans, il y avait des enjeux nationaux autour de la recherche : l’indépendance énergétique, la bombe. La conjonction de marxistes très scientistes et de gaullistes animés par un projet national a provoqué une période euphorique » . A l’époque, Henri Audier milite au parti communiste, qu’il quitte à la fin des années 1970 : « Quand les stals ont repris le dessus. »

Au syndicat, la bagarre a continué pour renverser la direction trop liée à la direction du parti communiste. Autant de combats qu’il raconte avec bonheur : « On nous traitait de tous les noms d’oiseau : collabo de classe, social-démocrate » . Il en rit encore. Pour ajouter, plus grave : « C’est fou ce qu’on a pu se faire manipuler. »

Et d’en rire encore... Le syndicalisme est une chose trop grave pour le prendre tout à fait au sérieux.

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Le budget du Ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche.

Pour mieux comprendre le budget du Ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche, le point de vue de Henri Audier, chimiste, directeur de recherche émérite au CNRS, ancien administrateur de l’Ecole Polytechnique, ancien administrateur du CNRS - ancien membre du CRSCT, Conseil supérieur de la recherche et de la technologie, instance consultée sur les choix budgétaires du gouvernement. Pour Henri Audier, les dépense stagent dramatiquement :

Interview réalisée par Tara Schlegel

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mardi 24 mai 2016

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