Pierre Laszlo se souvient...

Publié le mardi  1er avril 2014
Mis à jour le mercredi  2 avril 2014 à 17h48min
par  Boivin Jean
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J’ai travaillé à l’Institut de chimie des substances naturelles à ses tout débuts, en 1961-62 ; puis, après un postdoc à Princeton, de 1963 à l’automne 1966. Lors de notre première rencontre, Edgar Lederer avait encore son laboratoire à Paris, à l’Institut de biologie physico-chimique (voir ma biographie d’EL dans le New Dictionary of Scientific Biography, N. Koertge, ed., Gale, 2008, 4, 226-230 ).
Je lui dis que j’amorçais un travail expérimental en rmn, chez Pierre Grivet à Orsay, pour un Diplôme d’études supérieures — conjointement avec Alain Gaudemer. Lederer m’introduisit à sa collaboratrice Sonia Bory. Elle me confia un échantillon de rimuène, un diterpène d’origine néozélandaise. Mon travail contribua à en établir la structure.
Le professeur Lederer eut le nez de s’ouvrir tôt aux méthodes physiques de détermination de structure, non seulement par la rmn, par la spectrométrie de masse aussi (B. P. Das).
J’ai bien connu à l’Institut plusieurs douzaines de personnes, dans l’aile Lederer comme dans l’aile Janot (Pierre Potier et Joseph Parello, en particulier). Michel Barbier venait d’élucider la structure de la substance royale des abeilles.
A ce début des Trente Glorieuses, le CNRS a accueilli de nombreuses personnes, originaires d’Europe Centrale et Orientale, ayant fui les persécutions de l’entre-deux-guerres et les massacres de la Seconde Guerre Mondiale : Judith Polonsky, Zoïa Baskévich, Sonia Bory, Erna Vilkas, Zoltán Welvart, Bianka Tchoubar, pour ne citer que leurs noms — outre Edgar Lederer, bien entendu — poursuivaient des carrières, non obérées par des cursus hors-normes. Les valeurs originelles de la République perduraient ainsi.
Puisque je mentionne l’honneur de notre pays, une seconde remarque s’impose. La chimie française, lors des débuts de l’ICSN, était anémique. Outre les séquelles de la guerre et de l’Occupation, elle souffrait du mandarinat, du localisme et s’enfermait dans la médiocrité, à quelques exceptions près — en chimie organique, Jacques-Emile Dubois, Marc Julia, Guy Ourisson s’étaient cherchés des formations à l’étranger. Les brillants conférenciers du monde entier que Lederer invitait à l’Institut, nous infusaient le goût de l’excellence. En région parisienne, une seule autre institution eut un rôle comparable, les cours d’Alain Horeau, au Collège de France, les samedis matins, où bien des chercheurs de Gif se retrouvaient.

P. Laszlo
Mars 2014

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