Comment vit-on…. dans un fleuron du CNRS

Publié le mardi  28 mai 2013

par  Boivin Jean
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A 50 kilomètres au sud de Paris, les chercheurs de l’ICSN bénéficient d’excellentes conditions. Pourtant, ici aussi, l’inquiétude était réelle.
Le chercheur en blouse blanche se lève, saisit le crayon qu’il porte toujours sur lui et dessine au tableau un trait horizontal, un vertical, et un ovale qui ressemble à un œuf couché ... « Voici l’une de nos deux grandes découvertes, explique très sérieusement Thierry Sévenet, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Le Taxotère, synthèse d’une molécule antitumorale développée aujourd’hui par Aventis pour combattre le cancer du sein, du poumon, de la prostate. » Nous sommes à Gif-sur-Yvette, à une cinquantaine de kilomètres au sud de Paris, sur l’un des sites de la plus grande délégation régionale du CNRS. Avec Orsay et Saclay, la division Ile-de-France sud compte 3000 agents - 2400 fonctionnaires et 600 non-permanents. Au cœur de ce campus, qui héberge une trentaine de bâtiments, une dizaine de laboratoires et 800 salariés, l’un des fleurons du CNRS : l’Institut de chimie des substances naturelles (ICSN), le plus grand établissement public de recherche en chimie de l’Hexagone. Ici, les équipes (environ 270 chercheurs, ingénieurs, techniciens ; boursiers et étudiants) dirigées par Pierre Potier ont découvert, dans les années 80, outre le Taxotère, la Navelbine, antitumoral développé par les laboratoires Pierre Fabre à partir de dérivés des molécules naturelles extraites de la pervenche de Madagascar.

Des fleurs du monde entier. C’est dans la petite usine d’extraction, de purification et de fermentation située à côté du bâtiment principal que sont préparés les arrivages de fleurs et de plantes de Malaisie, de Madagascar, du Vietnam, de l’Ouganda, de Nouvelle-Calédonie ... Pour faciliter l’importation, l’ICSN a créé des annexes comme celle de Nouméa, qui lui donne un accès direct sur la flore de l’île du Pacifique. Moins exotique qu’il n’y paraît ! Les redevances versées à l’ICSN pour l’exploitation des brevets du Taxotère et de la Navelbine permettent aujourd’hui à l’institut de travailler " dans des conditions exceptionnelles », souligne Françoise Guéritte, directeur de recherche à l’Inserm, affiliée à l’ICSN. Spectromètres, diffractomètres, chromatographes, « nous sommes très bien équipés », constate-t-elle. Les courts de tennis sont toujours aussi défoncés et le terrain de volley-ball, régulièrement désert. Mais tous les jeudis à 11 heures, un grand ponte de la recherche française ou étrangère tient une conférence dans l’amphithéâtre de l’institut. Un comité d’organisation se charge du programme, des invitations, et même de l’hébergement des invités. Et tous les ans a lieu dans la salle de la Terrasse, à deux pas de l’entrée principale, un symposium réunissant pendant deux jours 300 à 400 personnes du monde de la recherche, Au menu de la neuvième édition, qui se tiendra les 10 et 11 juin : « Cancer : cibles, molécules et thérapies ».

Entre grogne et frustration. Des privilèges qui n’ont pas empêché les chercheurs de l’ICSN de faire front commun avec leurs confrères pour obtenir la création d’un millier d’emplois d’enseignants-chercheurs, de techniciens et d’ingénieurs, « Notre directeur a présenté sa démission. Il a reçu le soutien de la majorité du personnel ", déclare Thierry Sévenet. Une mesure avant tout symbolique, temporise Laurent Bernard, chargé d’études en ressources humaines pour la délégation Ile-de-France sud. « En plus de leur fonction de chercheurs, les directeurs d’unités du CNRS acceptent de diriger leur laboratoire : ils managent, gèrent, forment des jeunes, assurent la sécurité et l’hygiène. Les démissions ne concernent que cette partie-là de leur travail ! » Seulement la grogne était là. Bien installée. Frustration chez les anciens : « Même dans mon entourage proche, je passe pour un glandu qui fait mumuse avec l’argent du contribuable », déprime un chercheur.

Peu d’avenir en France. Chez les jeunes, thésards, post-doctorants, boursiers, c’est franchement l’angoisse, Véronique Eparvier a la fraîcheur de la vingtaine, la peur au ventre en plus, Depuis deux ans, elle est thésarde à l’ICSN. Lunettes de protection sur le nez, elle passe ses journées « à la paillasse » - les espaces laboratoires - à faire sécher des plantes exotiques pour les tremper dans des solvants et en extraire des molécules destinées à la recherche sur le cancer ou le diabète. Fin 2005, elle présentera pendant une heure devant un jury de six personnes ses 300 pages sur « L’Etude phytochimique et biologique des plantes tropicales bioactives ». Et après ? Elle rêve de faire de la recherche en France, mais doute de plus en plus, Comme ses camarades d’études, elle devra certainement « partir à l’étranger, aux Etats-Unis par exemple, se reconvertir en enseignant ou bosser dans le privé ». Elle sent bien que l’argent manque, même ici. Combien de fois n’a-t-elle pas dû interrompre ses recherches pour trouver une entreprise prête il lui donner un coup de pouce financier, Et pourtant, en France, ce sont les jeunes qui font tourner les laboratoires, A l’ICSN, ils sont 115 (sur un total de 270 personnes) thésards, boursiers, post-doctorants, étudiants de vingt nationalités différentes. Corvéables à merci et chichement rémunérés, à peine 600 euros mensuels pour un étudiant. Avec l’espoir ténu de faire partie un jour des 30 à 40%, sur les 11 000 chercheurs formés tous les ans dans l’Hexagone, que les établissements publics peuvent accueillir !

Emmanuelle Belohradsky

Extrait de :

CHALLENGES N° 222 - 15 AVRIL 2004


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