Sabrina Krief, observer les singes pour soigner les hommes

Publié le vendredi  21 octobre 2011
Mis à jour le mercredi  21 décembre 2011 à 00h07min
par  Boivin Jean
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Silhouette frêle et allure estudiantine, Sabrina Krief – 30 ans – n’a rien d’une baroudeuse. Qui l’imaginerait sur les traces des chimpanzés, en pleine brousse ougandaise ? « J’ai toujours aimé voyager et les grands singes me passionnent depuis longtemps. Pendant mes études de vétérinaire, je travaillais en cabinet en tant qu’assistante et j’ai eu envie d’essayer autre chose. » Le déclic, c’est une expédition au Congo, en 1996, lors de sa dernière année à l’école vétérinaire, pour observer le comportement alimentaire des chimpanzés réintroduits dans la nature.

Elle en revient taraudée de questions : comment ces animaux « savent-ils » éviter les plantes nocives ? Et choisir celles qui semblent les soigner ? Décidée à trouver des réponses, la jeune femme opte pour la recherche. Son objectif : identifier dans les plantes ingérées par les chimpanzés à des fins thérapeutiques, les métabolites secondaires actifs. Et à terme, les proposer en vue de créer de nouveaux médicaments. À l’Institut de chimie des substances naturelles (ICSN) de Gif-sur-Yvette qui lui a ouvert ses portes, elle s’initie, sous l’égide de Thierry Sévenet, directeur de recherche et pharmacien de formation, aux manips de chimie. « Il m’a fallu, se souvient-elle, tout apprendre, ce qui a été le plus difficile au début de ma thèse. D’autant que mes histoires de chimpanzés faisaient un petit peu sourire dans les couloirs… ». Elle obtient sa thèse en septembre 2003.
En quête de matière première pour ses éprouvettes, elle doit alterner paillasse et missions en Ouganda – encadrées par Claude Marcel Hladick, écoprimatologue au Muséum national d’Histoire naturelle – où elle partira pour la première fois en 1999, juste après son DEA d’écologie. Direction le parc naturel du Kibale, au sud-ouest du pays, un cadre exceptionnel pour faire des recherches. Notamment sur l’automédication des primates sauvages. Comme cette femelle atteinte de troubles digestifs et qui, un matin, s’isole de son groupe pour aller mastiquer quelques écorces d’Albizia, un arbuste a priori jamais consommé par ces grands singes. Ayant recueilli ses excréments, la chercheuse y découvre des parasites en abondance. Deux jours après, le chimpanzé paraît en pleine forme ; un prélèvement de ses selles confirme l’éradication des micro-organismes. « L’exemple de l’Albizia est marquant » confirme-t-elle. En croisant ses observations sur le terrain avec la liste des plantes utilisées en ethnomédecine, la jeune femme sélectionne 42 échantillons. Au terme d’un criblage biologique (activités antiparasitaires, antifongiques, antibiotiques, cytotoxiques ou encore immunomodulatrices) sur cultures cellulaires, quatre espèces prometteuses comme l’arbre Trichilia – aux vertus antipaludiques – sont alors conservées et leurs molécules actives, isolées. À quand les médicaments ? « Pas dans l’immédiat ». Mais l’espoir est de mise : 60 % des médicaments actuels découlent, directement ou pas, de substances synthétisées par les plantes. Et à peine 5 à 10 % de l’ensemble de la flore a été étudié. Évidemment, l’industrie pharmaceutique – à l’instar des Laboratoires Servier, qui testent leurs échantillons en quête de molécules régulatrices de la prise alimentaire – s’intéresse aux travaux de notre jeune docteur en écologie et chimie des substances naturelles.

Si elle choisit de consacrer son postdoc à l’étude chimique et biologique de l’Albizia, au sein du laboratoire de pharmacognosie de l’université de Reims, elle n’abandonne pas pour autant le projet d’explorer d’autres pistes de recherche, plus fondamentales. À partir du modèle des primates, elle aimerait comprendre « quand et comment nos ancêtres ont fait la part du toxique et du thérapeutique ? Et de quoi procèdent les interactions entre plantes, éléments pathogènes et animaux ? » Tout la motive ! Et on la comprend.

Patricia Chairopoulos

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